Passengers about to board a plane at the airport

cyril belange

Jul 27 · 2 min read

Le fard à paupières mauve ne rend pas justice à son regard.

Cette marionnette en uniforme paraît usée. Les tons de sa palette de maquillage ne lui vont point. J’en suis triste. Pour elle, pour le reste des passagers de ce coucou déglingué qui devrait nous poser sur le sol dominicain dans la nuit. Les à-coups, les sautes d’humeur du temps au-dessus de l’Atlantique n’arrangent rien. Les lignes de son visage chiffon paraissent encore plus brouillées. Écran de TV hertzienne qui a connu des jours meilleurs.

Pourtant, pourtant, elle allume le regard de certains, m’intrigue. Poupée oubliée, poupée encore empreinte d’attention au détail. Certes la conque douce de ses oreilles s’orne de bijoux fantaisie. Ni boucles ni pendants mais simples brillants de couleur trop tapageuse pour être honnête. Qui lui en a fait présent ?

Alors que je m’interroge, que l’avion promet de s’ouvrir par le milieu en-deçà du vaste océan, elle saisit mon interrogation, la prend pour elle, pour son rôle d’hôtesse et s’approche de mon siège. Glissant sans faire claquer son petit talon réglementaire qui la fait souffrir. Selon mes calculs, elle campe sur ses pieds depuis 10 heures, au bas mot. Je ne compte pas vous importuner avec mes déductions, mes calculs ou autres pondérations pour conclure à un tel résultat, soyez sans crainte. Je m’avance et pense que ses chevilles son talon son petit orteil réclament à corps et à cris un bref massage de la voûte plantaire. Un survol tout en acupuncture de ses points de contraction que je devine attendrissants.

Au moment précis où je cherche une formule élégante pour sauver la face en réclamant un jus de tomate et l’assaisonnement qui va avec, l’invitation au massage franchit mes lèvres entrouvertes.

Elle m’observe : j’interprète son expression comme une alarme silencieuse toute caparaçonnée d’urgence, de gravité, d’impuissance et de fatigue extrême qui s’entrecroisent. Elle secoue doucement sa tête de poupée faisant onduler sa longue frange. Qui — à part ma mère — porte encore ce type de frange ? La voilà qui cherche un mot, un regard qui me renverrait à ma place dans l’appareil. Elle est membre d’équipage, c’est à elle d’appréhender tout événement indésirable à bord de ce long courrier.

Lorsque je comprends qu’elle renonce, un rire profond qui puise sa force au creux de sa gorge éclate, orage de montagne cascadant sur les rochers acérés. Le pilote demande d’une voix pressante que chacun regagne son siège boucle sa ceinture rabatte sa tablette se redresse. Alors que les signaux lumineux jaillissent sous nos yeux de passagers, la poupée m’empoigne sans ménagement, ses mains partout sur moi courant sur mes hanches mes cuisses avant de faire claquer le mécanisme général sur mon ventre m’assignant à résidence. D’un coup d’un seul.

Storyteller| Conference Interpreter| belangeintl.com

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