Très belle, très brune, très bouclée

Très belle, très brune, très bouclée

J’aurais pu m’arrêter là tant ces qualificatifs la faisaient surgir sur mon écran intérieur. Aujourd’hui encore.

Avant de relater l’extraordinaire, l’exceptionnel, je devrais commencer par le commencement. C’était un lundi comme un autre au consulat d’Espagne. J’y étais souvent mandaté, pour prendre des notes. Ce lundi, il était question d’accord transfrontalier sur la mobilité entre les régions françaises, espagnoles, catalanes. Je maîtrisais le catalan mais telle n’était pas la raison de ma présence, je devais prendre des notes en français ce matin-là. A proprement parler, les sujets m’importaient peu. Mon travail était apprécié car je m’échinais à ne rien laisser échapper. Je gravais tout sur mon écran d’ordinateur, tout, jusqu’au moindre détail, jusqu’au plus court silence. Peu m’importait la problématique abordée. Ce qui aiguisait mes sens, c’étaient les innombrables vocables qui tissaient la tapisserie que d’autres étudieraient plus tard. Ce lundi, à nouveau, j’étais convoqué à 8h30 dans la salle Cervantes aux allures de salle de bal. Le lustre passé de l’ancien hôtel particulier racheté par l’Etat français résistait encore ici ou là. Convoqué à 8h30 donc, je m’installais dès 7h45, disposait bouteille d’eau minérale, bloc-interprète en trois exemplaires, nécessaire d’écriture comprenant stylos plume, buvards, crayons de papier bien taillés, enregistreur numérique, Larousse compact, le tout dans un ordre anti horaire très précis de 3h à 9h dans un demi-cercle parfait. La touche finale ? j’ôtais mon chronographe aux mécanismes d’horlogerie complexe que je remontais consciencieusement en balayant la salle d’un regard absent, absorbé par le nombre d’aller retours requis sous la pulpe de mes doigts. Alors que mon regard courait sur la salle vide à l’exception de l’écran du rétroprojecteur, une ombre se découpa sur cette toile et je la découvris : très belle, très brune, très bouclée.

Très belle, très brune, très bouclée : un mantra que j’ai porté en moi dès que j’ai posé les yeux sur elle. Une évidence. Je volette autour de mon sujet et j’aime à croire que cela ne me ressemble guère, je digresse pour ne pas me brûler à son souvenir. Aujourd’hui encore.

Très bouclée

Autant y aller sans détours : ses boucles, mes boucles. Un point commun invisible, mes cheveux étaient coupés avec une rigueur militaire. Lorsque j’ai croisé les anglaises de Raquel, je n’ai plus rien vu d’autre. Incapable de décrire son visage, ses yeux rieurs, sa poitrine ni fière ni timide, sa démarche de reine en exil. J’étais intarissable sur ses cheveux. Je pensais boucles, volume, crème hydratante, je fermais les yeux feignant de mieux me concentrer sur mon travail. Je reconnaissais les notes acides, âpres ou douces de baies sauvages qu’elle jetait au travers de la salle à chaque mouvement d’épaule. J’étais tout entier enfoui au cœur de sa chevelure. Depuis son apparition, je n’avais pas encore eu le loisir de la contempler de face et cela m’allait très bien. J’étais présent pour tout noter, tout observer ne rien laisser filer pourquoi aurais-je oublié la moindre ondulation de sa chevelure. Au contraire, j’ai bu chacun de ses gestes, j’ai même tenté — en vain — de la dessiner sur la couverture cartonnée de mon bloc, j’ai vite stoppé l’entreprise de destruction. Je me suis contenté de noter à coups de mots, d’abréviations ce qu’elle bousculait en moi. Plus rien en place. C’était un tel chambardement que je doutais de ne jamais retrouver la disposition d’origine. Comme au cinéma, par simple mesure de précaution, j’aurais dû marquer au sol l’emplacement de mon cœur, de mes pulsations, de ma voix, de mes yeux qui s’embuaient. Juste avant l’intervention du premier orateur, le commissaire de la réunion s’est inquiété de mes yeux rougis, d’une éventuelle allergie et je fus très content de livrer en pâture une intolérance au pollen de circonstance malgré la rigueur du printemps lillois. J’en profitais cependant pour chausser mes Ray-Ban surdimensionnées coupant court à une conversation que je me refusais de livrer. M’avait-il seulement parlé, avais-je éprouvé le besoin de me retrancher derrière mon écran pour mieux m’oublier dans les cascades de cuivre sur les épaules de cette femme. J’avais envie de me faire mal.

Pilote automatique enclenché, doigts au triple-galop sur le clavier ultra-sensible laissant libre cours à toutes les associations d’idées, aux caresses les plus appuyées. Je connaissais mon travail, et comme je l’ai déjà précisé, ce matin-là j’exerçais dans ma langue maternelle. Une chance de pouvoir me consacrer à elle corps et âme, mes doigts restaient des plus professionnels.

Aujourd’hui encore, aucun souvenir du procès-verbal de la réunion, de la pertinence des interventions, du contenu du buffet déjeunatoire. Raquel : je me demandais quel était son rôle. Un peu plus et je me persuadais qu’elle n’était présente que pour moi. Si elle passait la porte de ma chambre à cet instant je reconnaitrais le doux balancement des boucles chassant sur sa nuque, alors qu’elle fendait la salle de conférence d’un pas de guerrière. Elle ne s’exprima pas mais je découvris son prénom car il était sur toutes les lèvres, à croire que tous avaient besoin d’elle, la citaient, la complimentaient. Raquel : un prénom de matriarche, de sex-symbol : tout lui convenait. Vingt ans plus tard, je suis certain qu’elle n’a rien perdu de cette ambiguïté.

Pour l’heure dans ma mémoire, elle se glisse d’une table à l’autre, accrochant la lumière de ses mèches rebelles, que jamais elle ne s’avise de replacer. Je profite d’une courte pause dans l’enchainement des prises de parole pour ajuster la luminosité de mon écran et lorsque je lève les yeux, voilà cette femme, cette Raquel, qui me fait face. Toute menue du haut de l’estrade. De suite, je me demande si elle a peiné pour s’y hisser, si quelqu’un l’a aidé et je rage intérieurement de ne pas lui avoir offert mon bras. Entre ses mains, un épais paquet de fiches cartonnées orange vif qui jurent avec les articulations de ses mains. Trop fort, elle les serre bien trop fort, au risque de se faire mal et je saisis dans l’instant à quel point sa gorge est serrée. Je sais je sens qu’elle ne sera pas capable de prendre la parole. Ma gorge ne laisse plus rien passer, je suis en apnée, sous l’eau avec elle, je voudrais tant lui dire que tout ira bien que tous ont hâte de l’entendre, que personne n’est ici pour la juger. J’aimerais lui glisser que tout va bien se passer, que ces dernières semaines de travail n’ont pas été vaines. Pourtant, je reste muet, elle aussi.

Silence radio. Un silence court mais pesant. D’une gifle, je projette mon nécessaire d’écriture au sol, le stylo plume rebondit avec un épouvantable bruit de ferraille. Le sortilège est rompu, elle est de nouveau présente au monde, à elle-même. La voilà qui rit à gorge déployée, je m’y baigne, m’y abandonne. Elle enchaîne une bordée de jurons catalans que je note avec délectation. Elle tente de remettre une boucle qui glisse sur son œil droit, s’amuse de l’inutilité de son geste et poursuit toujours plus vite comme si la survie de la planète en dépendait.

Cette voix, la mélodie de cette voix rauque me berce longtemps après la fin de son intervention. Une voix qui aurait pu se faire entendre sur scène, éraillée par moments mais puissante et chargée d’émotions de bout en bout. Cette voix avait ajouté une nouvelle dimension au personnage. Le motif s’étoffait.

Très brune

Un noir qui me semblait-il était celui des concubines chinoises. Celles par qui le malheur, le scandale arrivait dans les films à grand spectacle où les épingles à cheveux creusées dans le jade étaient aussi attirantes que fatales.

Cette catalane, aux faux airs d’Andalouse égarée dans le Nord de la France sortait du lot face aux solides charpentes des Lilloises. Une puissance obscure, tout en orientalité, féline aussi même si ses yeux ne luisaient pas dans le jour qui déclinait dans cette grande ville. L’attrait du vide, la bouche du gouffre noir qui menace d’avaler le malheureux qui la contemplerait trop à son aise. J’étais sous hypnose, en transe. C’était mon état ordinaire lorsque je transcrivais verbatim les minutes d’une réunion, j’étais si concentré qu’un orchestre symphonique jouant à mes pieds ne m’aurait pas importuné. Cette fois cependant, s’y ajoutait une profondeur inédite, l’épaisseur, le puits sans fond de ce brun infini. Celui de Raquel, de sa peau, de sa chevelure — impossible d’y voir clair — et pourtant, aujourd’hui encore, je ressens une intense lumière à l’évoquer de nouveau. L’éclat des ténèbres. Je frémis à l’idée d’avoir pu m’y abîmer. Cette cécité heureuse qui m’appelait de ses cheveux. Bien que brun moi-même, d’origine andalouse, berbère, sarrasine, juive, ma peau s’était éclaircie d’une génération l’autre et cette nuit des origines me fascinait.

Très belle

Trop belle pour moi ? de toute évidence. L’ai-je aimée le soir-même dans cet hôtel de charme comme disait l’élégante brochure de la réception ? Oui.

La semaine suivante, plusieurs jours après avoir remis mon procès-verbal en mains propres au secrétaire du Consulat, je le recroisais. Ce dernier garda ma main dans la sienne plus longtemps qu’à l’accoutumée. Il me glissa, suave :

- Vous parlez catalan, Joseph ?

- Oui mais je le pratique peu. Pourquoi ?

- Pour rien. Disons que nous avons dû faire traduire votre procès-verbal la semaine passée.

- Traduire ?

  • Oui, traduire en français. Vous l’aviez intégralement rédigé en catalan et de fort belle manière d’après notre traducteur.

Photo by Allef Vinicius on Unsplash

Get the Medium app

A button that says 'Download on the App Store', and if clicked it will lead you to the iOS App store
A button that says 'Get it on, Google Play', and if clicked it will lead you to the Google Play store